Sommes-nous en bonne voie pour atteindre l’objectif de 30 % de l’Union africaine d’ici 2025 ?
Il y a dix ans, l’Union africaine a fixé un objectif audacieux et nécessaire: garantir que 30% des droits fonciers documentés sur le continent appartiennent aux femmes d’ici 2025. Dix ans plus tard, alors que cette échéance approche à grands pas, il est temps de faire le point. Les nations africaines sont-elles sur la bonne voie pour atteindre cet objectif? Qu’avons-nous appris, et quelle direction devons-nous prendre à présent?
Le 21 mai 2025, la Plateforme régionale 4 pour l’Égalité des Droits Fonciers des Femmes d’ILC Afrique a réuni des parties prenantes de tout le continent pour réfléchir à ces questions. Cette rencontre virtuelle a rassemblé des représentants de l’Union africaine (UA), de la FAO, de l’IGAD, des gouvernements nationaux, de la société civile, du monde universitaire et des défenseurs des droits fonciers communautaires. Ce qui en est ressorti est un tableau de progrès porteurs d’espoir, entremêlés à des lacunes systémiques, des incohérences politiques et un besoin urgent de données, d’harmonisation et de redevabilité.
À propos de la plateforme
La Plateforme Régionale 4 (RP4) est l’une des principales plateformes régionales d’ILC Afrique œuvrant pour la promotion des droits fonciers des femmes sur le continent. Elle réunit des organisations de la société civile, des institutions gouvernementales, des chercheurs et des acteurs communautaires engagés en faveur d’un changement transformateur. En créant des espaces d’apprentissage commun, de plaidoyer et d’alignement stratégique, la RP4 permet une collaboration renforcée aux niveaux local, national et régional. Ce webinaire s’inscrivait dans l’engagement plus large de la RP4 à suivre les progrès vers l’objectif de 30% de l’UA, à amplifier les voix des membres et à générer une redevabilité collective autour des droits fonciers des femmes.
Un engagement commun, une réalité fragmentée
Au cœur des échanges, un constat: les droits fonciers des femmes ne sont pas qu’une question de genre, ils constituent un impératif de développement. Les femmes produisent plus de 60% de la nourriture en Afrique, mais elles restent largement exclues de la propriété des terres qu’elles cultivent. Muriel Veldman de la FAO a souligné ce paradoxe avec des chiffres saisissants:
Alors que 66% des femmes en Afrique subsaharienne travaillent dans les systèmes agroalimentaires, elles ne représentent qu'une infime fraction des propriétaires fonciers.
Malgré les réformes juridiques, seule une faible proportion de pays disposent de l’ensemble des protections prévues par l’ODD 5.a.2. Et ils sont encore moins nombreux à disposer des ressources nécessaires pour mesurer leurs progrès de manière précise. Comme l’a souligné Nsama Chikolwa du Centre africain pour la politique foncière,
Vous ne pouvez pas gérer ce que vous ne pouvez pas mesurer.
Cela reflète un thème récurrent: les lois existent, mais sans documentation, données et application, les droits fonciers des femmes restent théoriques.
La réalité du terrain: aperçu de cinq pays
Le professeur Uchendu Eugene Chigbu a présenté un tableau préoccupant du Malawi, du Mozambique, de la Namibie, de la Zambie et du Zimbabwe. Ces pays affichent des niveaux d’avancement juridique variés, mais aucun n’est en bonne voie pour atteindre l’objectif de 30%. Le Malawi et le Mozambique souffrent d’une application faible des lois et de pratiques coutumières profondément enracinées. La Zambie et le Zimbabwe consacrent l’égalité de genre dans la loi, mais les normes patriarcales et l’inertie bureaucratique demeurent. La Namibie se distingue par un cadre juridique avancé, mais les écarts dans la mise en œuvre freinent les progrès.
Chacun de ces cas illustre des histoires de priorités concurrentes, de stress climatique et de systèmes de gouvernance foncière sous-financés. Les femmes les plus touchées vivent souvent dans des zones où les systèmes formels sont les plus faibles.
De la politique à la pratique: le rôle des données et des voix communautaires
Pour Malcom Childress de la Global Land Alliance, la voie à suivre réside dans la collecte de données menée par les communautés.
Si nous voulons faire bouger les lignes, nous avons besoin de plus de données et de meilleures étroitement liées aux réformes politiques.
Il a soutenu que les enquêtes Prindex révèlent que l’insécurité foncière des femmes provient souvent de l’intérieur même des familles, et que la protection juridique ne se traduit pas toujours par une sécurité réelle sur le terrain.
Everlyne Nairesiae de Landesa a abondé dans le même sens en soulignant l’importance des perceptions en matière de tenure foncière, notamment dans les régions régies par le droit coutumier. Elle a affirmé que les données doivent être produites à la fois à partir des registres officiels et des communautés elles-mêmes, afin de refléter fidèlement la réalité vécue par les femmes. Heureusement, des pays comme le Kenya, le Libéria et le Malawi enregistrent désormais les terres coutumières une opportunité cruciale pour documenter les droits fonciers des femmes.
Réponses régionales et institutionnelles: prometteuses mais sous-financées
Addis Teshome Kebede, de l’IGAD, a présenté plusieurs initiatives sensibles au genre, notamment des évaluations nationales, des politiques foncières prototypes et des actions de renforcement des capacités pour promouvoir le leadership féminin dans la gouvernance foncière. Ces efforts sont porteurs d’espoir, mais le manque de financement et l’absence d’harmonisation des données demeurent des freins majeurs. De la même manière, les réformes entreprises par le Togo pour réserver 40 % des terres agricoles aux femmes témoignent d’une volonté politique claire, mais leur mise en œuvre reste en retard.
M. Soulou Lalawele, représentant le ministère de l’Agriculture du Togo, a présenté le parcours du pays depuis 2018 dans la réforme de ses lois foncières. Ces réformes consacrent l’égalité entre hommes et femmes et encouragent la discrimination positive pour faciliter l’accès des femmes à la terre. Bien que progressistes sur le papier, M. Lalawele a reconnu que des résistances culturelles freinent l’application de la loi. Cependant, avec l’appui de la FAO et des programmes gouvernementaux ciblant les agricultrices, le Togo reste déterminé à finaliser le processus de sécurisation des droits fonciers des femmes preuve qu’un engagement communautaire fort peut aller de pair avec un alignement institutionnel.
Eva Martha Okoth, coordinatrice d’ILC Afrique, a conclu le webinaire en rappelant une vérité essentielle : posséder la terre ne signifie pas seulement avoir accès à une ressource; c’est une porte d’entrée vers la dignité, la stabilité et l’autonomie économique. L’objectif ne se résume pas à des chiffres. Il s’agit de transformer des systèmes qui ont historiquement marginalisé les femmes.
Regarder vers l’avenir: que faut-il faire?
À l’approche de l’échéance de 2025, la région se trouve à la croisée des chemins. L’objectif est atteignable, mais seulement si tous les acteurs s’alignent à chaque niveau:
Les décideurs politiques
Doivent intégrer des réformes sensibles au genre dans les cadres fonciers, agricoles, familiaux et climatiques.
Les gouvernements nationaux
Doivent financer et institutionnaliser la collecte de données foncières désagrégées.
Les autorités coutumières et les institutions locales
Doivent être mobilisées comme alliées, et non contournées.
La société civile et les groupes communautaires
Doivent poursuivre leur plaidoyer et produire des données probantes à partir du terrain.
Les plateformes régionales comme ILC Afrique
Doivent contribuer à harmoniser les normes, promouvoir l’apprentissage mutuel et maintenir la dynamique.
L’objectif de 30 % de l’Union africaine n’a jamais été qu’un chiffre. C’était un appel à la justice. En faisant le bilan en 2025, nous devons nous rappeler que les droits fonciers des femmes ne sont pas un luxe. Ils sont un droit, et un fondement essentiel pour la sécurité alimentaire, la résilience climatique et le développement inclusif de l’Afrique.
Ne manquons pas cette occasion de transformer une promesse continentale en réalité vécue.