Pourquoi les droits fonciers sécurisés sont la pierre angulaire de la résilience et de la paix en Afrique
Le secteur foncier en Afrique se trouve au cœur des défis les plus pressants du continent, mais aussi de ses opportunités les plus importantes. À l’ouverture de la CLPA 2025 à Addis-Abeba, l’événement parallèle intitulé Terre, pouvoir et prospérité : Promouvoir des droits fonciers sécurisés pour une gouvernance foncière inclusive, la résilience climatique et la résolution des conflits a réuni des usagers de la terre, des décideurs, des leaders communautaires et des acteurs du développement afin d’analyser ces enjeux et de tracer la voie vers un avenir plus juste et plus résilient.
La session a examiné comment la terre, les dynamiques de pouvoir et la rareté des ressources s’entrecroisent pour façonner la prospérité ou accentuer la vulnérabilité des communautés à travers l’Afrique. Ancrées dans les réalités politiques, socio-économiques et environnementales en constante évolution du continent, les discussions ont mis en lumière un message central: sans droits fonciers sécurisés, il ne peut y avoir de gouvernance inclusive, de résilience climatique ni de paix durable.
Un paysage façonné par l’insécurité, les luttes de pouvoir et les chocs climatiques
Le contexte de ce débat est sans appel.
Selon le Rapport 2024 sur les progrès des ODD, le monde compte aujourd’hui près de 120 millions de personnes déplacées de force, les conflits liés aux terres et aux ressources y contribuant de manière significative. Parallèlement, les données mondiales de Prindex indiquent que 1,1 milliard d’adultes se sentent en insécurité vis-à-vis de leurs droits fonciers ou immobiliers: un constat alarmant de l’ampleur mondiale de l’insécurité foncière.
À travers l’Afrique, la rareté des ressources, les extrêmes climatiques, la dégradation des terres et les acquisitions foncières à grande échelle agissent comme des multiplicateurs de menaces. Pourtant, comme le montrent les études de cas de l’ILC Afrique, les réponses climatiques elles-mêmes projets de biocarburants, enclaves de conservation ou marchés du carbone peuvent introduire de nouveaux risques, déclenchant des déplacements, aggravant les inégalités et alimentant l’insécurité foncière.
L’événement parallèle a mis en lumière des exemples tels que Bukoka, en Ouganda, où un investissement agro-industriel présenté comme climato-intelligent a involontairement accru les menaces pesant sur les droits fonciers des communautés locales. Ces récits révèlent une vérité plus profonde: les solutions qui ne placent pas les communautés au centre recréent souvent les problèmes mêmes qu’elles prétendent résoudre.
Dans son discours d’ouverture, elle a également souligné que la lutte pour la terre est indissociable des questions de pouvoir, d’identité et de gouvernance.
La terre n’est pas seulement un actif économique ; elle constitue le fondement des moyens de subsistance, de la dignité et de l’identité. Et pourtant, ce fondement est menacé. Sans droits fonciers sécurisés, les investissements à long terme stagnent, les opportunités s’estompent et la vulnérabilité s’accroît.
Elle a souligné que le changement climatique érode les bases mêmes des moyens de subsistance: 65 % des terres africaines sont touchées par la dégradation et la sécheresse, compromettant la sécurité alimentaire, accentuant les déplacements et alimentant les conflits. Cependant, elle a rappelé aux participants que la résilience est possible et qu’elle émerge déjà.
S’appuyant sur les expériences des membres de l’ILC Afrique, Marcy a mis en avant des initiatives communautaires réussies visant à réhabiliter des terres dégradées, élaborer des plans d’utilisation des terres, restaurer des forêts et renforcer l’autonomisation des femmes dans la gouvernance des ressources naturelles. Ces exemples, a-t-elle soutenu, démontrent que:
- Des droits fonciers sécurisés permettent aux communautés d’investir en toute confiance dans leur avenir.
- La gestion durable des terres est plus efficace lorsqu’elle est dirigée par celles et ceux qui dépendent directement de ces terres.
- Une gouvernance cohérente entre ministères et secteurs est indispensable pour intégrer la sécurité foncière dans les stratégies climatiques et de développement.
Son appel à l’action était clair:
La gouvernance foncière inclusive n’est pas seulement une question technique ; c’est une décision politique et un impératif moral.
Pouvoir, inégalités et économie politique de la terre
Les intervenants et participants ont réfléchi aux dynamiques de pouvoir qui façonnent la propriété foncière et l’accès à la terre. Les données de l’Initiative Land Matrix montrent qu’en 2024, 75% des transactions foncières à grande échelle en Afrique étaient déjà conclues, beaucoup impliquant des élites puissantes, des entreprises et des acteurs politiquement influents.
Ces réalités constituent un obstacle majeur aux réformes. Pourtant, les conflits fonciers, bien que destructeurs, peuvent également pousser les sociétés à corriger les injustices, clarifier les droits et négocier de nouvelles normes. La session a ainsi posé plusieurs questions essentielles:
- Comment garantir la flexibilité des systèmes fonciers coutumiers et statutaires?
- Comment négocier un accès équitable aux ressources et un partage juste des bénéfices dans un contexte de changement climatique?
- Comment protéger les femmes, les jeunes, les peuples autochtones et les pasteurs contre l’exclusion?
Voix du terrain: des femmes qui font avancer la paix et la résilience
L’un des aspects les plus marquants de l’événement a été la mise en lumière des femmes leaders de base Janet Lapat, Marieme Wade, et d’autres dont les expériences montrent comment elles naviguent dans les conflits, négocient l’accès à la terre, restaurent des paysages dégradés et défendent leurs droits malgré les barrières patriarcales et politiques.
Leurs récits ont illustré le thème central de la session:
Lorsque les femmes et les communautés disposent d’un réel pouvoir d’action, la durabilité suit
Leur leadership n’est pas périphérique à la gouvernance foncière; il est essentiel pour la consolidation de la paix, l’adaptation climatique et la résilience des systèmes alimentaires.
Vers un engagement renouvelé en faveur de la sécurité foncière et d’une gouvernance inclusive
Au fil des contributions et des discussions, plusieurs priorités se sont dégagées pour renforcer la gouvernance foncière en Afrique:
Rendre la gouvernance cohérente et responsable
La sécurité foncière doit être intégrée aux stratégies climatiques, aux CDN, à la planification agricole et aux cadres de développement.
Valoriser les femmes, les jeunes et les peuples autochtones
Leurs voix sont au cœur de la construction de systèmes équitables et de la remise en question des dynamiques de pouvoir enracinées.
Renforcer les systèmes de données pour la transparence, la redevabilité et la prise de décision fondée sur des preuves
Des données foncières fiables, accessibles et sensibles au genre renforcent la gestion des terres, mettent en évidence les inégalités et garantissent la responsabilité. Investir dans les données communautaires, les systèmes nationaux harmonisés et les informations foncières numériques peut prévenir les conflits, soutenir la planification climatique et orienter des politiques qui reflètent les besoins des femmes, des jeunes, des pasteurs et des peuples autochtones.
Protéger et formaliser les droits fonciers légitimes
Qu’ils soient coutumiers, communautaires ou privés, la sécurisation des droits réduit les conflits, améliore les moyens de subsistance et soutient l’action climatique.
Investir dans la restauration dirigée par les communautés et l’agroécologie
Les systèmes de connaissances locales et les structures de gouvernance communautaire sont essentiels pour restaurer les terres et renforcer la résilience.
Renforcer les partenariats multi-acteurs
La collaboration entre gouvernements, société civile, organisations d’usagers de la terre et partenaires du développement est cruciale pour un changement transformateur.
Regard vers l’avenir
À la fin de la session, les intervenants ont souligné que la question foncière dépasse le simple enjeu du développement ; il s’agit d’une question de justice, de démocratie et de l’avenir que l’Afrique souhaite construire.
ILC Afrique et ses partenaires ont réaffirmé leur engagement à faire progresser les droits fonciers sécurisés pour tous, à promouvoir une gouvernance foncière inclusive et à soutenir des solutions communautaires qui répondent aux conflits, aux défis climatiques et aux inégalités.
Grâce à l’apprentissage partagé, aux alliances stratégiques et à un plaidoyer soutenu, la coalition vise à faire en sorte que chaque hectare restauré et chaque droit sécurisé rapproche l’Afrique de la résilience, de l’égalité et de la paix.